L'oeil de Pénélope


Odile Tremblay
LE DEVOIR

Le samedi 18 mars 2000

Bon, j'ai laissé passer le 8 mars sans parler des femmes. Il faut dire que les anniversaires m'ennuient un peu. Et puis, on devrait pouvoir aborder tous les sujets, femmes incluses, à chaque moment de l'année. Pourquoi pas aujourd'hui, par exemple? D'autant plus que le spectacle du pape battant sa coulpe au souvenir deux fois millénaire des torts causés notamment aux femmes par son Église (sans leur donner l'accès à la prêtrise pour autant) a de quoi titiller la petite fibre féministe.

Les femmes, donc. Vaste sujet. Tenez! Devant L'Odyssée d'Homère revisitée par Alexis Martin et Dominic Champagne, grand succès du TNM qui reprendra en août prochain, j'éprouvais, comme on dit, une sorte de malaise. Pas question de vous faire ici une énième critique de la pièce elle-même, commentée sur toutes les tribunes jusqu'à plus soif de toute façon. Mon malaise était ailleurs, déjà vécu, éprouvé jadis à la lecture du mythe en question, par-delà la beauté des vers d'Homère. Appelons ça un malaise idéologique pour lui donner un nom.

Loin de moi l'intention de vouloir refaire L'Odyssée, grand mythe fondateur de l'Occident s'il en est. Sa poésie ou la force de ses allégories ont traversé les âges, au demeurant toujours ancrées dans les locutions et les métaphores d'aujourd'hui qui évoquent le chant des sirènes et le passage de Charybde en Scylla. Cela dit, qu'on l'adapte à n'importe quelle sauce, c'est d'un machisme tellement criant, L'Odyssée. Dites-le quelqu'un.

Des fois, je me surprends à désirer qu'on retourne l'épopée comme un gant, en essayant de la revoir à travers l'oeil de Pénélope, à titre d'exercice, en somme, histoire d'explorer l'autre versant de la montagne du mythe, sans se prendre pour Homère, bien entendu. Recluse au foyer en tissant sa toile, la dame, repoussant jour après jour l'assaut des prétendants, la nuit défaisant son oeuvre sans dormir, pendant que son mari s'envoie en l'air avec force affriolantes déesses. Mélancolique destin, on en conviendra. Et si la toile de Pénélope avait été tissée de grincements de dents, de rancunes et d'envie (refoulée) de se farcir un ou deux prétendants entre cinq et sept? que je me demande à part moi. Mettons que l'aventure apparaît moins trépidante, versant tisseuse que versant voyageur. Ça c'est sûr.

L'autre jour, je m'entretenais avec Sylvie Moreau, la comédienne prêtant ses ondulations à la magicienne Circée qui envoûtait le héros au TNM. Elle révélait que les filles sur les planches de L'Odyssée viraient de l'oeil elles aussi devant tant de machisme triomphant et tant de profils féminins clichés. D'un côté: la fidèle Pénélope; de l'autre: les séductrices, sirènes, sorcières, déesses et compagnie détournant le héros à qui mieux mieux de sa virile mission. Grand mythe fondateur de l'humanité, soit! mais grand mythe surtout de l'humanité masculine, l'agité voyage vers la verte Ithaque. L'Odyssée témoigne de classiques fantasmes mâles avec leur lot de conquêtes et d'aventures guerrières ou sexuelles. Je n'ai rien contre les fantasmes mâles. C'est juste qu'ils conservent un peu trop souvent les rôles intéressants dans leur camp. Qui préfériez-vous être, vous? Ulysse ou Pénélope? Répondez franchement.

Bref, ça les chicotait, les comédiennes, cette dynamique sexuelle courant derrière le mythe. Elles râlaient même un peu quand la pièce se montait, embêtées particulièrement par un certain dialogue: "Qu'as-tu fait pendant tout ce temps?", demande Pénélope. "J'ai pensé à toi", de répondre le héros. "C'est trop gros, protestaient en choeur Sylvie Moreau et Dominique Quesnel. Ça ne passera jamais. Le public va en rire." Mais les répliques sont restées au poste, fidèles à l'oeuvre adaptée. D'ailleurs, le public n'a pas ri. Ou si peu. Sylvie s'en étonne encore.

À l'entracte, et après la pièce, j'avoue que je m'attendais également à capter au vol deux ou trois réactions un peu critiques sur le flanc symbolique, quelques rires gênés, juste en passant, comme ça. Des spectateurs auraient pu trouver que le message avait à tout le moins vieilli. On est en l'an 2000, après tout, et quelques Ulysse d'aujourd'hui rencontrent sur leur chemin des Pénélope moins portées qu'autrefois sur le tissage.

Machisme du héros, vous dites? Ni le public ni les journalistes ne semblaient relever la chose. À croire que les mentalités profondes sont restées gravées en nous comme les sillons des disques usés. Alors on les accepte en conséquence. Ça vient de tellement loin, ces rôles-là. Allez les reverser en quelques décennies. Les grandes oeuvres véhiculent aussi les préjugés de leur temps... et un peu du nôtre.

C'est comme le mythe de Faust. J'ai beau chanter comme une corneille l'air des bijoux et vouer par ailleurs en contrepoint une belle admiration à l'oeuvre de Goethe, voilà qu'en mots ou en arias surgit, tel un fâcheux, le même foutu malaise lorsque la petite Marguerite, séduite par un affreux jojo, abandonnée, folle, déshonorée, infanticide, atterrit en prison en attendant la mort. Je me dis chaque fois: quelle horreur, cette histoire! Quelle victime au bûcher, la Marguerite! Ce qui me trouble avant tout en somme, c'est que son sort ne soit guère plus présenté comme une injustice que la vertu imposée ailleurs à Pénélope. Comme si ces destins participent à l'ordre immuable des choses.

La portée de ces mythes doit être soulevée, à mon avis, d'autant plus quand nos sociétés s'appuient ferme sur les piliers de leurs symboliques. Ça ne les rend ni moins beaux artistiquement ni moins fondateurs pour autant. Chefs-d'oeuvre ou pas, ils véhiculent des concepts tellement ancrés dans l'inconscient collectif qu'on ne les remet même plus en question.On se réjouit encore pour Ulysse que Pénélope ait repoussé vaillamment tous les assauts virils, on applaudit au massacre des rivaux après avoir vu le héros bambocher de son côté avec tant d'ardeur. C'est du grand art, ces textes, alors ils ne sauraient transmettre, n'est-ce pas, au long des siècles, en plus du souffle et de la poésie, des carcans sexuels étouffants et vivaces. Sauf que...

©Le Devoir


Chère Mme Tremblay,

La lecture de votre article intitulé "L’œil de Pénélope" et paru dans l’édition du Devoir du week-end dernier (18-19 mars 2000), me laissa un arrière-goût amer, appelons cela un dégoût idéologique. En effet, la condamnation de l’Odyssée en tant qu’œuvre machiste claironne votre incompréhension.

D’une part, l’Odyssée de Homère est une épopée et non un mythe qui fut rédigée vraisemblablement vers 800 av. J.-C.; vous la dites véhicule des "préjugés de son temps… et un peu du nôtre", je la concevrai davantage comme votre interprétation de frustrations pseudo-féministes contemporaines. Difficile, vous en conviendrez, d’évaluer ce qui constitue un "préjugé" à l’époque de Homère, d’autant plus que son œuvre ne renferme certainement pas nos stéréotypes modernes: ce n’est pas d’un malaise idéologique dont vous souffrez mais bien de calque idéologique. D’autre part, l’Odyssée reste une épopée et non une chronique socio-historique, cette oeuvre ne consiste pas en un reflet des "fantasmes mâles" des Grecs et, partant, des hommes occidentaux tel que vous le sous-entendez. Cette épopée est une métaphore critique sur la condition humaine, sur la fatalité, sur la grandeur de l’homme (sans distinction de sexe!) combattant devant la misère que constituent la guerre, la mort, la vieillesse, les revers de fortune et les regrets. L’adaptation magistrale de M. Champagne souligne d’ailleurs très bien l’intériorité du voyage d’Ulysse, un voyage dans l’univers de nos craintes, de nos espérances et de nos aspirations.

Vous n’êtes point convaincue et croyez que les artisans du miracle grec ont nourri des concepts machistes à la source desquels nous nous abreuvons encore aujourd’hui? Je vous renvoie faire vos devoirs Mme Tremblay, et vous signalerai que les plus grands "machos" antiques ont pourtant tous rendu hommage à la femme grecque, à sa présence dans la société et dans les mythes: Aristote n’indiquait-il pas que les femmes faisaient partie intégrante du bonheur (Rhétor., I, 6)?, Platon ne militait-il pas pour l’éducation des femmes (Lois,VII, 788-797)?, Hippocrate ne soignait-il pas sans réserve hommes ou femmes, libres ou esclaves? et Euripide, ne dépeignait-il pas l’héroïsme que revêtent les personnages mythiques d’Andromaque ou de Hécube?

Pénélope appartient à cette race de personnages héroïques dont la vertu et le courage leur confèrent un affranchissement tragique qui fut admirablement rendu, insistons-nous, par le jeu de Mme Quesnel. Malgré les propos de cette dernière concernant certaines répliques, son personnage ne souffrait guère la soumission ou la passivité bien au contraire, devant la majesté de son épouse, Ulysse paraissait être le jouet du destin et des divinités. Dans cette odyssée, Ulysse a tout perdu sauf lui-même, il a su accepter sa condition de mortel, il a su s’accrocher à son bonheur de mortel: revoir sa terre, revoir Pénélope.

Effectivement Mme Tremblay, il serait très intéressant de relire cette œuvre homérique à travers l’œil de Pénélope plutôt qu’à travers votre vision moderniste et étroite qui, comme vous l’avez constaté, n’était nullement partagée par le public. Pour peu, vous accuserez le phallocrate Homère d’être responsable du problème de la parité salariale au Québec!

Barbara Martel

Québec, 22 mars 2000