Quand le plaisir croît avec ou sans l’usage….

L’index pointé bien haut, tous les sociologues, propriétaires de terrains de golf ou pdg de sex shops vous le diront, notre société se tourne résolument vers un hédonisme collectif et assumé. Le plaisir sera bientôt principe fondamental de l’individu et non plus petits rires étouffés derrière les tentures rouges d’une maison close… Les exemples sont féconds: augmentation notable des acheteurs compulsifs, baisse des heures de travail, augmentation de la popularité des sports extrêmes, baisse du taux de natalité….

Certes, avec la disparition souhaitée de la religion catholique, de la rigidité de ses péchés ainsi qu’avec l’avènement de la libération sexuelle, l’hédonisme trouva un terreau fertile pour semer son idéologie séduisante. Mais d’abord revenons aux sources et redéfinissons, avec l’aide d’un disciple de Socrate, le principe hédoniste. Le gourou de cette secte philosophique, Aristippe de Cyrène vécut au Ve siècle av. J.-C. Il fut sophiste de profession et maniait le verbe comme une arme. Vivant au crochet de riches tyrans, il affichait un je-m’en-foutisme avant la lettre, gage d’une liberté célébrée et d’un détachement proverbial. D’ailleurs, on dit de lui qu’il entra un jour dans un bordel et que l’un de ses compagnons se mit à rougir. "Ce n’est pas y entrer, dit-il, qui est honteux, c’est ne pouvoir en sortir!". Sa philosophie reposait sur l’exaltation immédiate des sens et non pas sur le plaisir niché dans l’anticipation ou dans l’absence de troubles ou de douleur qui était l’apanage épicurien. Le plaisir particulier constituait la fin de toute chose alors que le bonheur se révélait non comme une vertu mais comme un ensemble de plaisirs particuliers composé de plaisirs passés et à venir, sans plus. Plus tard, le mouvement évolua pour inclure dans ses valeurs l’amitié, le sentiment patriotique et la filiation.

Aujourd’hui, bien des tabous sexuels, sociaux ou moraux s’effritent, rendant ainsi le libertinage moins licencieux. Les petites annonces proposant une nuit à trois sont monnaie courante, les couples homosexuels ne choquent plus le badaud et je puis faire le cabotin avec l’approbation générale. L’hédonisme sied avec ce courant individualiste qui colore notre époque et, dans notre culture, il s’avère même encouragé par le matérialisme, l’esthétique et l’utilitarisme de notre génération "kleenex". A ce propos, le philosophe français Michel Onfray, dans une récente entrevue, proposait une nouvelle définition hédoniste du lien amoureux: "Ça dépend de ce que les gens mettent dans leur histoire d’amour, s’ils veulent de la passion, ce n’est pas la même chose que s’ils veulent une espèce de relation classique, occidentale, enfin ce qu’on imagine habituellement, c’est-à-dire l’hétérosexualité, la monogamie, la fidélité, la cohabitation, la paternité, la maternité… enfin toutes ces choses-là qui sont des formes classiques. Je pense qu’on perd sa liberté dans ces formes-là et qu’on doit pouvoir maintenir et conserver sa liberté en inventant des histoires, en inventant des relations, ce qui n’exclut pas l’amour mais ce qui redéfinit l’amour". L’engagement en prend ici pour son rhume et je serais curieuse de connaître les histoires d’amour (inventées?) de M. Onfray!

Bien entendu l’hédonisme reste un chant à la gloire de la liberté individuelle, du détachement total. Et dans notre société où le mot d’ordre est "choix", le vecteur social tend à substituer la séduction à la traditionnelle production économique. Les publicités de tout acabit le clament: ce qui est important dans la vie, c’est d’avoir des sensations, se défoncer, s’évader…. Cependant, un régime de séduction fondé sur l’information et les choix dévaste le social car l’hédonisme isole. André Gence, un théologien, oserais-je dire de son temps!, résume à merveille les dangers de la philosophie d’Aristippe: "L’hédonisme crée dans la société un isolement, une irresponsabilité. Les conséquences de cet hédonisme sont que nous voyons une montée du narcissisme qui fait que la société est incapable de se donner des projets, elle crée une apathie, une indifférence, la politique du spectacle, les médias. Autrement dit, ces grandes médiations que sont la religion, (…), et l’art, (…), ne fonctionnent plus". Le secret semble donc résider dans une modération de la recherche des plaisirs de différentes natures. Ou mieux, la recherche de la qualité des plaisirs, plutôt que la quantité, aurait, concédons-le, bien meilleur goût.

Bref, sans être moraliste de bas-étage je vous proposerai de mieux apprécier les plaisirs de la bienheureuse banalité: ce petit bain aux chandelles, ces truffes accompagnées d’un porto un tantinet nerveux… Ainsi, vous économiserez sur l’achat d’un deltaplane et empêcherez notre société de sombrer dans une décadence individualiste, mais surtout, vous découvrirez l’étoffe avec laquelle est fabriqué votre bonheur quotidien.

Quelques lectures…

Bruckner, Pascal. L'euphorie perpétuelle : essai sur le devoir de bonheur. Paris, Grasset, 2000.

Onfray, Michel. La sculpture de soi : la morale esthétique. Paris, Grasset, Figures, 1993.

Watts, Alan. Matière à réflexion : essais sur la relation de l'homme avec la matérialité. Trad. de M. de Cheveigné et J.-R. Masson, Paris, Denoël-Gonthier, 1972.