Le 27 février 2001

Cher Théodore,

Toujours en train de sonder ma nature angoissée, je m'interrogeais récemment sur la définition ou la nature du plaisir.  Concept fluide et pluriel s'il en est un, d'autant plus que sa liaison avec le bonheur semble peut-être moins apparente...

D'abord, la question du bonheur, sur laquelle nous reviendrons dans une autre missive, m'apparaît être un impératif social actuel au même titre que le prestige salarial ou encore l'incontournable condominium assis lourdement sur le "Quadrilatère du Savoir". De la classe quoi! A mon avis, le plaisir n'est qu'un parent du bonheur, mais tous les deux s'affichent aujourd'hui dans une course effrénée.

Il faut être heureux, le plaisir doit être immédiat...

Le plaisir... le fameux adage moderne "accomplissement de soi"? L'absence de douleur? L'exaltation des sens? La satisfaction des appétits? Je ne sais, mais le plaisir connote à mon sens une certaine spontanéité, une étincelle qui émerge du quotidien pour mieux l'éclairer. Il y a un je ne sais quoi de consommé dans le concept du plaisir, une rupture dans l'incomplétude de la vie en général. Il s'agit, pour moi, d'un instant unique et figé dans la dynamique existentielle; un soupçon d'éphémère non reproductible et non répété. La singularité d'une occasion qui survient inopinément et qui recèle un charme presque enivrant, une légèreté qui nourrit la soif de vivre... Le plaisir nous rappelle le caractère unique et bref de l'instant...

Dorothée


Le 28 février 2001

Chère Dorothée

En effet, la fameuse question "Es-tu heureux?" nous donne l'impression qu'il faut se passer au peigne fin et trouver la puce qui nous dérange, la tache originelle provenant de notre religion judéo-chrétienne que nous n'avons toujours pas su effacer. Cette question relevant de notre "état de bonheur" nous cause généralement un petit malaise confus que nous conjurons par une réponse rapide affirmative. On préfère donner une interprétation différente à cette question: "Considères-tu qu’aux yeux des autres tu as réussi ta vie?". Cette interprétation nous la rend beaucoup plus facile a répondre. Il suffit d'examiner les standards véhiculés et de s'y mesurer. Ainsi, un homme riche vivant dans une belle maison avec son golden et une femme soumise ne peut pas dire qu'il est malheureux. Mais laissons cela à notre autre missive.

En revanche, la question "As-tu du plaisir" est généralement plus facile à répondre puisqu'elle se rapporte plus à ce que vous appelez "le caractère unique et bref de l'instant". Il suffit alors de se regarder dans un miroir et vérifier si l'on sourit. On mesure le plaisir au sourire, à l'expérience des sens et à la satisfaction de nos instincts grégaires.

Cependant, je crois que le plaisir a un rapport étroit avec le bonheur. L'étincelle qui nous ravit ne peut exister que si elle est invitée librement en soi. Une simple excitation des sens, se forcer à sourire ou un bain de foule ne suffit pas. On s'en lasse. On peut toujours dire qu'on a du plaisir mais on y croit déjà plus.

Je crois que le plaisir est la manifestation du bonheur au même titre que le dessus d'un iceberg. Il ne peut exister que par un bonheur sous-jacent. C'est une photographie du bonheur que nous portons en nous.

Dites-moi ce que vous pensez de la "raisonnabilité" de mes propos.


Le 28 février 2001

Cher Théodore,

Je te concède que le concept du bonheur semble plus synthétique et harmonieux que celui du plaisir. De plus, intuitivement, il nous semble que le bonheur embrasse le plaisir... mais ce gros iceberg qu'est le bonheur pour reprendre ton analogie, ne flotterait-il pas dans une mer de plaisirs? J'entends des plaisirs de toute nature (souvenir, anticipation, exaltation des sens etc.)... Et la pointe dudit iceberg pourrait tout simplement s'avérer être une profonde satisfaction qui, certes est incrustée dans le bonheur, mais participe aussi à une architecture dépassant le concept un peu vide (ou fourre-tout) du bonheur, une architectonique des plaisirs incluant la fameuse attitude positive, cet optimisme qui se nourrit de certains plaisirs comme la réussite, l'accomplissement de soi ou autre conséquences souvent liées à la fierté ainsi qu'a l'estime de soi.

Tu reconnaîtras dans mes propos un point de vue matérialiste et peut-être moins idéaliste, sans doute attribuable au fait que pour moi le terme "bonheur" m'apparaît galvaudé et tristement in-signifiant... A moins que l'on retourne aux sources et que l'on conçoive le bonheur comme la chance, voire un don de la Providence...

Dorothée


Le 1er mars 2001

Chère Dorothée

Si j'ai bien compris vos propos, vous considérez que le bonheur émerge de multiples sources de plaisirs et est, malgré tout, un concept vide de sens.

Ai-je identifié une contradiction dans vos propos?

A mon sens, le plaisir germe du bonheur. Plus la terre est riche, plus la plante est belle.

Théodore


Le 4 mars 2001

Cher Théodore,

Un petit mot de conclusion avant d’aborder notre prochaine tribulation philosophique. Je constate, non sans un certain sourire, que les contrastes s’attirent! Ta perception idéaliste du bonheur correspond, je crois, à l’opinion populaire et comprend un sentiment d’assurance qui permet d’aborder la vie avec optimisme.

Mais bon, convenons que ma perception matérialiste s’inscrit dans une perspective quasi scientifique qui lui permet de se pavaner avec un air de vérité!

Quoiqu’il en soit, les divergences idéologiques demeurent gage d’une richesse intellectuelle… consolons-nous de cette mer d’idées dont les vagues nous rapprochent parfois.

Dorothée